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Pourquoi les hommes fuient? de Erwan Larher

La première page raconte une disparition.

Un dégoût, une misanthropie, une fuite. Ça raconte un mec qui disparaît. Elle est énigmatique cette entrée en matière, envoûtante comme un mystère qui planera pendant tout le roman (il parait chez Quidam). Pourquoi les hommes fuient ? interroge le titre.

D’Erwan Larher, je n’avais lu qu’un livre. Je le croisais souvent. Il me faisait rire, il est tout ce que je ne suis pas, extraverti, exubérant, bien planqué derrière son grand sourire. Je l'aime beaucoup et c'est un type bien. C'est l'un de ces moments où tu ouvres le livre en priant pour qu'il soit génial. J'ai la pression, je n'arrive pas à écrire cet article. J'y reviens et ça ne sonne toujours pas. Et je veux que ça soit le cas. C’est véritablement le premier roman de lui que je lis. Sur la couverture, un homme en noir et blanc joue de la Gibson à l’aveugle. ça me met en bonne disposition.



Une fille dine avec un écrivain. Un mec infatué de lui-même, un presque célèbre de salon. Un vaniteux lettré qui voudrait la séduire. Elle ne lui correspond pas. Elle n’a pas ses codes et se fout bien de son numéro de charme. Elle le rembarre vertement, régulièrement. Elle s’appelle Jane. Elle est insolente comme une fille de 21 ans, toujours un pied sur facebook ou instagram. Elle a pris ce boulot d’hôtesse pour se faire du blé, pas pour l’admirer faire le beau devant ses groupies. Elle a l’impatience facile des biberonnés à l’instantané. Elle en a le langage. 

Erwan la présente d’abord comme un archétype, comme l’écrivain la voit, projetant sur elle toutes ses idées reçues. Evidemment, il se goure. Et c’est à elle que vont s’attacher nos pas. Elle qui va nous agacer, nous dérouter, nous lier à son destin. Au début, elle me déplaisait, la jeune conne, avec tous ses tics de langage que l'auteur épouse complètement et qui m'irritaient souverainement, comme le vieux con que je peux être. Plusieurs fois même je me demandais si j’allais continuer. Parce qu’elle appuyait sur tous mes boutons. C'est là que je me suis dit que ce bouquin déchainait des sentiments forts. Epidermiques. Impossible que je décroche.

Je réagissais devant elle comme je suis devant un nana belle et grande gueule à qui je ne saurais pas parler. Elle m’aimantait. Il y avait quelque chose qui me faisait revenir. 
Il y avait le passé qu’elle tente de reconstituer, ce père dont elle tente de trouver l’identité. Ce groupe punk des années 80, Charlotte Corday et ses deux leaders Joris et Johann. Deux inséparables qui se brouillèrent comme dans ces rivalités homériques entre chanteurs et guitaristes qui émaillent l’histoire du rock. L’un qui ne transige pas avec ses principes, sa rébellion et son intégrité et l’autre qui trahit pour la gloire.

On voit peu à peu cela revivre, dans ce qui ressemble à un road movie dans les souvenirs enfuis. Jane rencontre les anciennes petites amies, les anciens potes, à la recherche de la vérité sur ses origines à elle. Ce que sa mère qui l’a élevée dans son petit pavillon de Sucy en brie lui a toujours caché. Elle traine dans des endroits improbables parfois, jusqu'au fond de la province, ou la couleur de l'écriture change, ce quelque chose de figé et d'authentique qu'on trouve parfois dans la France rurale. Hors du vertige et la névrose des villes.

J'aime la violence et l'âpreté, l'intégrité qu'Erwan convoque dans ses mots, cette langue qui tranche comme une lame de rasoir, qui colle aux personnages. Pourtant, j'ai entendu sa voix, son regard à lui, son ton. Son son. J'ai lu Erwan comme j'écoute les guitaristes que j'aime. 

Jane découvre un passé. Elle traque ces gens dont même le dieu Google a du mal à retrouver la trace. Parfois Erwan glisse un intermède longtemps énigmatique, en rupture, des flashs d'un mec revenu à la nature et à la simplicité de ses plantations, loin de ses tapages de jeunesse. Ce disparu mystérieux dont l'aura s'étend sur tout le roman. Parfois quelqu’un lâche un nom et fait évoluer Jane dans son enquête, dans sa quête d’elle-même. 

J’ai lu cela comme un polar. Je n’ai pas arrêté de regarder des concerts pendant que je lisais. C'était un roman et une réminiscence. Ce livre c'est une mémoire qui se recompose. Mon adolescence remontait fort, dans sa musique, dans sa rage, dans ses espoirs perdus, dans ses trahisons et dans ses icônes mal vieillies. Erwan a réussi à distiller ça, cette essence du rock qui me semble de plus en plus lointaine. Il en a saisi l’urgence et la nostalgie. Il les a mises en mots. Ce qui m’a le plus touché c’est sans doute cet aspect de monde englouti et de héros disparu, dont plus personne même ne sait raconter vraiment l’histoire, dont les détails se perdent dans la brume des souvenirs et des photos passées. Que reste-t-il, après tout, de nos amours et de nos légendes? 

Jane voit le monde tourner vinaigre. Les flics devenir dangereux. La terre se rebiffer et les gens devenir robotiques et perdre leur aura. Son enquête est celle de ceux qui cherchent l’authenticité sous les amas de mensonges dont on affuble le passé pour le rendre héroïque. Ici les hommes seront foireux et piteux souvent, à terre aussi, aigris quand ils auront vu passer trop de trains leur passer sous le nez. Chaque rencontre s'incarne. On sent une empathie, un amour des gens (la formule est plate et je ne l'aime pas, mais j'ai pas trouvé mieux). Une justesse dans le regard et dans chaque portrait. On sent le destin sur les traits. J'ai toujours aimé les visages marqués.

La lucidité d’Erwan est tranchante, dévastatrice, impitoyable même. Sous son humour et sous son ironie perce la violence. La révolte. La pornographie parfois. Le bruit et la fureur de notre époque sous le vernis qui craque. Le temps d’un chapitre, parfois, ça explose. Comme des parenthèses incontrôlables. Des accès. Des déflagrations de guitare électrique. Des fulgurances crues.

Dérouté, bringuebalé, agacé, fasciné, attiré, j'ai lu le souffle court. J’ai eu une relation intense à ce bouquin polymorphe. Il se tient près de mes héros de jeunesse. Il les célébre et se fout de leur gueule. Il dit le temps qui passe. Il dit la jeunesse qui ridiculise les vieux dont je suis de plus en plus. Il dit les anciens rêves que l’on doit remplacer, et les temps jadis qu’on a sacralisés. Il dit le présent de cette fille et son décor. Les destins brisés. Le naufrage du présent et le monde qui se barre en couilles. Il dit aussi la beauté de la nature, la vanité de nos gesticulations. Il vous renvoie à vos fuites, à vos trahisons, aux fois où vous avez menti aux autres et à vous-même. Il réveille quelques anciens dragons et des nostalgies crues.

Je ne m'attendais pas à ce foisonnement, à cette générosité.
Je ne m'attendais pas à la larme qui m'a saisi au dénouement tout simple.

Les plus belles histoires sont celles des secrets qu’on découvre.

Je n’ai pas décroché de ce roman.
Bien souvent, il m’en a mis plein la gueule. 
Je crois que j’en avais besoin.
J'ai poursuivi le fugitif intensément aux côtés de Jane.
Et son histoire a pris la densité d'un souvenir.

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