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Rien n'est noir de Claire Berest

J’avais envie de lire avec elle. 

De marcher dans les mêmes émotions qu’elle et de frissonner aux mêmes mots. Je crois que c’est ce qu’on peut partager de plus beau, une lecture, pour véritablement être avec quelqu’un. Comme une âme qui demanderait à une autre de danser avec elle. Juste avant l’été, j’ai rencontré Estelle dont je suivais les lectures. Et on a senti ça, qu’on avait le même regard, que bien souvent, on se retrouvait, autour des mêmes ouvrages et autour des mêmes noms. Alors on s’est conseillé des livres. Et puis on a fini par se suivre, et s’accompagner dans les mêmes lectures. Ce livre-là, Rien n’est noir de Claire Berest qui paraît chez Stock, je l’ai lu le même jour qu’elle. Elle était en Corse et moi près de Paris. Mais on était ensemble dans ces pages. ça a commencé comme ça, par cette envie commune de découvrir Frida Kahlo ensemble. Et ça fera partie du souvenir magnifique que j’en garderai. Ce sourire partagé avec elle.



Il y avait eu au mois de juin cette présentation de rentrée littéraire de Stock. Une journée caniculaire. Les blogueurs étaient réunis dans ce beau café littéraire, Paul et Rimbaud. On enchainait les annonces, on s’attisait autour de l’avenir proche. Et puis Claire Berest a parlé de ce roman. Vibrante. Tremblante d’émotion. Habitée par son histoire. J’étais juste devant elle. J’avais les larmes aux yeux devant sa flamme. Ce fut le cas de tout le monde, je crois.

C’est ainsi que je veux parler de cette oeuvre. Comme on parle d’une ivresse. Comme on parle d’un vertige. D’une rencontre qui vous colle au plafond et qui vous inspire des mots d’amour un peu fous, le coeur palpitant et les jambes en coton. Je ne veux pas la quitter. Je suis encore dans le vent de son passage, de sa passion, de sa fièvre, de son talent pour vivre. J’ai rêvé de ce livre cette nuit alors que je l’ai lu hier soir jusque très tard. Il ne m’arrive presque jamais d’emporter les mots et leurs sensations jusque dans mon sommeil. Il ne m’arrive jamais de rêver d’un personnage. Il ne m’arrive jamais de rêver de son visage et d’avoir eu l’impression de la connaitre, de la contenir depuis toujours et de la rencontrer. De l’aimer.

Mais cette nuit, j’ai rêvé de Frida Kahlo.

Des couleurs du Mexique aussi, que je n’ai jamais vues. Je me souviens d’une expo bondée à l’Orangerie il y a quelques années où j’avais aperçu des tableaux. Je n’étais pas en état, juste avant j’avais fait une mauvaise chute et m’étais fêlé une côte. La rencontre avec Frida n’avait jamais eu lieu, pas même devant le film hollywoodien, réussi mais trop lisse qui lui avait été consacré il y a quelques années. Je me résignais à la manquer et à continuer à vivre sans elle. C’est pas grave. Enfin si, ça l’est. Il est des rendez-vous manqués dont on ne se remet jamais.

Là aux premiers mots, elle était là. Miraculeuse et incarnée. Volcanique. Bouleversante. J’étais là comme un halluciné à parcourir les pages, presque dans une transe. J’avais promis à Estelle, il fallait que je lise. Mais je ne m’attendais pas à cet envahissement. Ce fut d’abord un choc du corps. J’ai ressenti celui de Frida au plus près. Au plus intime. Dans sa liberté de fuyarde, dans sa jeunesse, dans les provocations qu’elle enchainait comme le chef de bande qu’elle était. Son incroyable audace. C’était déjà une bourrasque de romantisme et de rébellion. 

Claire fait plus que lui donner une voix, elle la donne à ressentir. D’emblée. La rend présente. Vibrante, frissonnante. Lire ce livre, c’est la découvrir vivante.

De toutes ces nuances, avec cette manière au début de chaque chapitre d’accorder sa palette et ses nuances vives à ses états d’âme. L'autrice a composé son roman de touches, de sensations, d’émotions, de douleurs, comme elle peindrait un tableau. C’est là, d’une violence lyrique. Un tourbillon de frissons, d’émotions. 

La douleur. L’accident. Le corps brisé. Des motifs qui me sont si familiers. Que je redoute toujours un peu de lire, tant je m’attends à l’artifice que les bien portants, bien souvent sans en avoir conscience, étendent dessus comme un drap de pudeur. Je peux m’agacer de ces prudences et de ces atténuations. Mais Claire Berest n’est pas de cette étoffe. C’est une tête brûlée. Elle ne quittera jamais Frida, la conscience qu’elle a d’elle-même. Elle dira la stupeur onirique d’une catastrophe sur le point d’advenir, ce temps qui se disloque quand l'autobus est heurté de plein fouet par un tramway. La réalité fracassée d'un coup par un cauchemar. L'accident qui la brisera comme une danseuse sanglante et désarticulée. Sa vie bouleversée. Son amoureux qui s’éloigne. Son lit de douleur. 

Rarement j’ai vu exprimée aussi bien la rage et l’urgence de vivre qui vous étreint quand vous devez viser les éclaircies entre les souffrances. Cette conscience de la douleur et de la mortalité qui vous fait météore. Qui vous donne envie de vivre plus fort, de toutes les facultés qui vous restent. Cette manière de danser au-dessus du vide en haussant les épaules. De boire la vie jusqu'à la lie. En encaissant les coups, d’une manière de plus en plus bravache. Provoquer la mort et les fléaux en duel. Être sûr de perdre au bout du compte. Mais livrer bataille. Noblement. Faire tout plus fort en ayant conscience que ça vous sera ôté plus vite. Choper le présent à la gorge pendant qu’on en est capable. 

Les fragiles peuvent être les plus grands des invulnérables et scintiller longtemps, avec l’éclat des comètes qui laissent des cicatrices aux cieux. 
On ne vivra ni ne mourra sans bruit.

C’est là qu’elle rencontre Diego Rivera, le grand peintre que le monde s’arrache. Le viveur et l’ogre. Le coureur invétéré. Celui qui ne s’assagira jamais, pas même après le mariage. Il collectionne les femmes. Mais il la comprendra. Il sera sa tempête, son refuge et son orage. Son sauveur, son désastre aussi. Lui qui s’enivre dans de grandes fêtes jusqu’à la parodie et lui qui aime tant la gloire. Lui le communiste qui veut rester aux Etats-Unis quand il peint des fresques pour Rockfeller ou Henry Ford. Lui qu’elle aime et qu’elle déteste tout ensemble. Lui qui l’encourage à être provocante, artiste, lui qui la soutiendra dans son art. Lui qu’elle attendra en préparant des puddings multicolores et probablement empoisonnés. Leurs disputes qui semblent faire trembler la terre, comme deux furies face à face. La douceur et l’intensité de leurs étreintes. Non… Rien n’est noir dans cette passion et tout frémit, tout semble vouloir sortir de la page pour vous éblouir, pour vous secouer, pour vous aveugler, pour vous faire battre le sang dans la gorge. 

Et vous donner le sentiment d’un baiser qui vous laisserait le souffle court.

J’étais éperdu dans cette lecture. Etourdi. Frissonnant. J’avais traversé une existence de feu. J’en avais des larmes d’émotion dans les yeux, tant Frida ne connaissait pas la modération ou la médiocrité. Tant, pour tout dire, j’y ai reconnu mes aspirations, mes excès, mes démons. Tant, dans le temps resserré de cette lecture, c’était moi que j’avais trouvé tout entier. Et le contraire de l’art qui sommeille, embaumé, domestiqué, dans l’air climatisé et rassurant des musées. Ici, il est douloureux et sensuel, sauvage, sulfureux, érotique passionné, enivrant, dangereux, attirant et risqué. Toute l’irrésistible beauté qui d’habitude s’endort dans nos regards blasés de trop d’informations. Ce roman, c’est un moment précieux, l’étreinte incandescente de deux étoiles, Frida et Diego, que l’on aperçoit transfigurés sur cette belle couverture, des tableaux qui s'animent sous la plume de Claire et recouvrent leur âme.

On ressort de cette lecture, changés, vibrants, enrichis de leurs couleurs, de leur intensité.
Pleins de leur désir, de leur courage et de leur inspiration, du souffle de leur existence
Ce livre rend vivant.
Et enivré de l’être.

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