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Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 

Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.

Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les films de Stanley Kubrick. J’enchainais les autres livres. Ils passaient. Périodiquement, je me demandais où Yannick en était. Je l’imaginais dans une vieille bibliothèque, cernée de livres anciens, plongée dans une autre époque, comme l’alchimiste qu’elle est. Je n’étais pas loin du compte. Pendant trois ans, j’ai perdu sa trace. 

Il y a un peu plus d’un mois, le collectif Anne Carrière présentait sa rentrée. Elle était là. Touchante et intimidée. Egarée quand son tour vint dans une parole foisonnante. J’étais encore plus impatient. Car déjà, on la ressentait, la richesse de ce roman. Tous les thèmes qu’il aborde et les temps enfouis qu’il ressuscite.



Au début du livre, on apprend le nom des messes qui rythment et dictent le cours des jours. On voit des nonnes récolter des plantes médicinales, les simples. On est totalement immergés dans un monde et on en assimile les codes, on se convertit à cette nouvelle lumière.

Pas d’anachronisme. Pas de transition, on déterre en nous la mémoire de ce seizième siècle qui ne ressemble pas à celui des livres d’histoire. A cette glorieuse renaissance dominée par de grands génies artistiques. On est encore de bien des manières dans une âpreté médiévale, où l’existence est encore cernée de menaces et de superstitions. L’inquisition et la suspicion planent, les procès en sorcellerie également. On découvre l’austérité de ce monastère particulier, jouissant par faveur royale d’un traitement exceptionnel. Les moniales peuvent y exercer leur médecine et secourir les nécessiteux. Une médecine de bon sens qui fait concurrence aux chirurgiens officiels, au commerce des apothicaires et à l'influence des gens de pouvoir, bien décidés à réduire la renommée de ce lieu qui menace leur emprise. D'autant que cet art est exercé par des femmes.

L’abbaye de Notre Dame du Loup est habitée par ces religieuses, ces louventines, ces Marthe et ces Marie, un peu à l’écart du monde. Ces bénédictines vivent selon les règles de leur ordre, dans le silence et la crainte du péché. On découvre la hiérarchie de ces lieux, leurs traditions, leur recueillement et leur paix. On ressent ce décor et cette ambiance. On imagine les épaisses murailles et l’illusion de ce temps qui se fige dans leur pénombre protectrice. C’est un endroit qu’on pourrait peindre. Les forêts profondes autour et son accès périlleux par des chemins abrupts. Ce jeune homme qui tombe de cheval, Léon de la Sine, soigné en ces lieux, y provoquant le trouble. Il était envoyé là par son évêque qui ne tolérait plus l’existence de cet ilot florissant, hors de son contrôle. Cette sorte d'hôpital où l'on soignait les malades, en marge des cadres habituels.

On sent que la science et le savoir de ces femmes seront volontiers pris pour de l’hérésie. Je ne savais rien de l’herboristerie, de ce savoir traditionnel et empirique. Régulièrement dans le roman entre les chapitres sont insérés des poèmes qui en exaltent les vertus, des intermèdes qui renforcent encore l'impression d'authenticité. C’est étrange et envoûtant. C’est un monde de références qui s’ouvrent. Il y a là une forme de fascination et de mystère qui échappe aux autorités temporelles. Une forme de mythologie et de tradition orale, que je découvrais. Mais il y a davantage encore. 

Chaque personnage existe absolument pour le lecteur. Au fil des chapitres, on passe de l’un à l’autre et on voit se développer leurs tourments, leur complexité. De la sage Soeur Clémence à la pieuse Soeur Gabrielle, dont la grande beauté ressemble à une malédiction. Sa famille veut la soustraire à l’influence des sœurs (qui s’occupent de son éducation depuis sa prime enfance), pour lui faire un bon mariage. 

Les relations entre les religieuses sont complexes et nuancées. Les rapports de pouvoirs également. On voit les amitiés et les anciennes complicités parfois presque amoureuses entre elles. On voit la rudesse des souffrances et les remèdes rudimentaires d’un médecin trop bavard (dans une scène qui fait presque mal). On voit la foi sincère et ses excès de contrition, d’auto-flagellation. On entend la rumeur et les murmures. Les tensions entre les huguenots et les catholiques. On partage leur repas. On a l’impression de les connaître. On a l’impression d’une vie antérieure et d’une mémoire ignorée que ce roman révèle. C’est absolument brillant et hypnotique. C’est bouleversant de justesse et de précision.

Parfois, rarement en vérité, la littérature acquiert la puissance d'un mirage. Une illusion si parfaite qu’on a le sentiment de pouvoir toucher une réalité dont on ignorait tout. Le tour de force n’en est que plus spectaculaire quand on apprend, juste après la fin du roman, dans une postface, que cette communauté provençale, située près près de Vence, était imaginaire. 

J’ai été absolument captivé par cette œuvre, par la sensation de plongée dans l’époque qu’elle est. Je me souviens d’avoir ressenti cela quand j’ai lu L’Odyssée il y a longtemps, ce sentiment de tomber dans une faille temporelle. C’est exceptionnel. Souvent les temps jadis sont contemplés dans la distance, dans tout ce qu’on s'en représente et dans tout ce qu’on en sait. Rarement on les ressent. Rarement ils recouvrent leurs couleurs, leur saveur, leur urgence. L’effet que ça faisait d’être vivant dans ces horizons lointains, les forces qui s'y affrontaient. Souvent j’ai eu peur pour les personnages, j’étais profondément attaché à leur sort. Je faisais corps avec les mots de Yannick, avec son style sans afféteries qui me touchait très fort. Elle n’a pas besoin d’artifices, car tout, sous son regard, a gagné une puissance, une existence, une profondeur, une vérité qui m’a bouleversé.

Il est rare en vérité, que je me retrouve envieux à la fin d’un livre. De cette admiration extrême qui vous fait murmurer « j’aimerais pouvoir devenir cet écrivain-là ». Prendre le temps de m’absorber, de m’imprégner, de disparaître dans le roman que je voudrais écrire. Avoir ce sens du récit. Cette écriture que l'on sent rapide et resserrée, fruit de ses longues recherches et de sa manière de les transfigurer. Pas écrire une fiction, une petite histoire, quelque chose de divertissant, mais révéler la complexité d’un monde, sous une lumière qu’on ne lui connaissait pas. En restituer le souffle. Et justifier l’élan qui vous a poussé à vous passionner pour un sujet. Rendre sa fascination contagieuse. Avoir envie de découvrir les décors qui ont inspirés cette fresque. Pour en perpétuer le souvenir en soi.

Dans un élan d’exaltation, j’ai écrit dans un statut que Yannick Grannec est immense. J’étais parfaitement sincère, elle l’est.
Et me voilà réduit à attendre, sourdement, son prochain roman.

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