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Faire l'amour de Jean Philippe Toussaint

C’était un soir.

J’avais acheté ce gros volume en un été déjà lointain et moins impécunieux. Il trônait à mon chevet dans l’attente de son moment et de sa qualité de silence. D’un moment d’ennui et d’une langueur qu’il sublimerait comme une sonate de piano, comme une mélancolie qui rhabillerait le monde. Hadia Decharrière m’en avait parlé lors d’un repas et d'une conversation profonde, de cet ensemble de quatre romans. De Jean-Philippe Toussaint qui était pour elle ce que Sigolène Vinson est pour moi. C’était l’une de ces heures où la vie vous gratifie d’une vraie rencontre. Ouvrir ce livre, c’était la prolonger, retrouver le regard d’Hadia. Une oeuvre qui compte ne survient jamais par hasard. On vit dans sa prémonition et elle règle nos comptes. On l’attend comme un vibrant amour, tout est prêt pour lui faire sa place. Estelle m’avait dit qu’elle l’aimait. Charlotte en avait écrit les louanges... se superposait sur ses premiers mots la bénédiction de mes amies précieuses.



C’était un soir.
J’étais lassé de la rumeur des écrans allumés. Le cœur lourd d’une vie qui attend.  Dès la première page, j’ai su que j’en avais besoin de ce roman. Pas vraiment comme critique. Pas vraiment comme blogueur, il était sorti depuis longtemps déjà et je m’écartais en m’y aventurant de la tyrannie du présent pour écouter tout ce qui m’appelait en lui. M. M. M. M. ou les quatre saisons d’un amour, sous la belle couverture blanche des éditions de minuit. Dans ma bibliothèque il s’en trouve peu. L’ironie de la chose étant qu’elles comptent pourtant dans celles que je trouve les plus belles. J’aime leur austère fierté. Leur singularité au milieu des autres, putassières et baroques, criardes et grasseyantes, gesticulant pour qu’on les remarque. J’ai toujours préféré l'élégance des discrets. J’ai toujours préféré les parenthèses. Les moments qu’on ne sait pas raconter et les premiers regards qu’on pose. J’ai commencé par « Faire l’amour ».

C’était un soir.
Je suis tombé amoureux aux premières pages. C’était là. Le style. La voix. La musique d’un homme qui pense. C’était de la douleur, de l’érotisme, de la grâce et de la bizarrerie. Saurais-je parler d’un livre aussi allusif, de l’ivresse et du deuil particuliers que j’y ai puisé, des blessures qu’il ravivait à chaque mot ? Fouraillant dans mon ventre pour que je m’aventure sur les chemins douloureux d’un amour qui finit ? L’errance de ce texte que j’avais écrit à 17 ans et dont il ranimait l’écho. La lumière de néon qu’il distillait doucement sur mon intimité. Son ambiance, nocturne et insomniaque. La beauté fantomatique de cette Marie qui s'étend sur tous les actes du narrateur comme un regret, la menace sourde de la fiole d'acide chlorhydrique qu'il trimballe dans sa poche. Des bribes de Lost in Translation et d’une chambre d’hôtel où l’on avait passé une nuit blanche à se tourmenter, la femme que j'aimais et moi. Quand j’ai su soudainement que notre histoire était en train de se finir et qu’il n’y avait plus d’harmonie ou bien trop de souffrance pour y parvenir à nouveau. En lisant, je le revivais. Tout sonnait juste.

C’était un soir.
Je l’ai lu presque en entier. Dans un moment qui retenait son souffle tant chaque scène se matérialisait devant moi et m’arrachait une réminiscence ou une confession silencieuse. Je me suis vu partout. Moi et mon vague à l’âme. Moi et mon mal du monde. Moi et ma nostalgie. Moi et les mots que je traquais depuis des mois. Ils étaient là, dans ces étreintes mélancoliques, dans ce silence qui s’étendait entre les deux amants, dans cette neige qu’ils trouvaient dans les rues, habillés en hâte et luttant contre le froid, ébranlés par un séisme et une fin de passion. Ce que le décalage horaire dévoile de tout ce qu’on retient. Ce que le lointain du voyage jette de lumière sur tout ce qu’on ajourne. Sur nos envies de fuir. Sur nos envies de se retrouver. De se quitter. De s’égarer. De s’abandonner à toutes nos pulsions et à tous nos hasards. Sur les envies de soi.

C’était un soir.
J’avais retrouvé le silence concentré d’une lecture dont j’avais perdu l’envie depuis des semaines. J’étais fourbu et détourné de moi.  J’avais perdu le sens de l’isolement, et il me manquait affreusement. J’avais perdu mes mots. Jean-Philippe Toussaint, doucement m’a ramené à tout ce que j’aime en littérature. Pas l’actualité. Pas mon bureau qui croule sous une centaine de livres et que j’ai un mal fou à entamer encore. Simplement parce que je me sens obligé de les lire et que j’ai horreur de ça. Il m’a fait ressentir l’appel d’un texte. Il m’a rappelé ce qu’était un écrivain qui parle votre langage. Il m’a éclairé le monde dans un monologue intérieur majestueux, ténébreux, dans une lumière que je lui découvrais. Des nuances de quotidien qu’il rendait iconiques, romantiques, superbes. Ces éclats d'anodin qu'il transforme en diamants. C’était hypnotique, je me laissais porter. Je ne me demandais pas ce que j’allais faire, ce que j’allais dire de ce livre. Je ne préméditais pas l’avenir. Je me suis oublié. Abandonné et retrouvé dans ces pages.

C’était un soir.

C’était précisément le soir où j’ai eu envie de me remettre à écrire.

Bien loin de tout ce que j’avais prévu.

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