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Virginia de Emmanuelle Favier

J’ai eu une hésitation à parler de ce roman.

J’ai trouvé comment faire hier, devant Emmanuelle Favier,  lors d’un repas organisé par Albin Michel. Là juste devant elle. Les vannes se sont ouvertes, comme si j'avais commencé à écrire cet article sous ses yeux. Je l’avais lu les deux ou trois jours précédents, son roman intitulé Virginia. A me tourmenter pour trouver un mot. Quelque chose pour qualifier cet étrange objet qui m’avait d’abord dérouté. Je l’avais reposé même un moment, interloqué. Mais il me revenait. Il m’intriguait. Il m’interrogeait. Il me résistait assez fort pour que je m’y accroche. Parce qu’il porte en lui quelque chose d’essentiel. Qui ne se donne pas d’emblée. Il ressemble à un mystère. Comme quand on ne connait pas vraiment quelqu’un, quand on le devine par allusions, par flashs. Quand on a envie de s’approcher, sans vraiment savoir pourquoi. Quand on sait qu'il y a par ses mots, en nous, quelque chose à découvrir. 

C’est exactement ce que j’avais ressenti quand j’avais rencontré Virginia Woolf, à 20 ans. Cette sensation d’être destabilisé, de devoir se faire à un rythme, à un langage, un décor qui se devine davantage qu’il ne se décrit. Un flux de conscience. Une poésie. La musique d’une âme qui transcende le réel et les souvenirs. Ce roman, c’est cela. Pas exactement une biographie mais une évocation impressionniste. Ce que l’on peut saisir d’une vocation qui se découvre par les sensations. C'est avoir l'intuition d'une âme. L'écrivaine révélée peu à peu par son enfance et sa prime jeunesse (le roman s'arrête en 1904). 



Emmanuelle Favier l’approche par les photographies, en narratrice venue du présent et tentant d’abolir la distance et le temps. Retrouvant peu à peu le contour des silhouettes, les couleurs, les structures, le parfum, la lumière des glorieux étés, le cycle des saisons. Le vert paradis des amours enfantines. La grâce des parents. La complicité des soeurs. Les premières inspirations, les premiers mots, la beauté étrange des visages, ce qu’il y a dans les regards, les tourments et les rêveries qui s'épanchent à l'écrit. Avec ces fascinantes fins de chapitres (chacun représentant une année), reliant le destin de l’héroïne à la grande histoire (les naissances et les morts illustres). Insufflant à ses pages la rumeur de l'époque.  

Emmanuelle s’approche de Virginia jusqu’à faire corps avec elle, jusqu’à être assez près d’elle pour deviner ce qui se cache derrière ses silences, derrière ce que l’immobilité des portraits et des mythes ont fini par occulter. La vérité, l’intimité d’un être. Sa poésie. Le parfum de son passage et de sa présence que l’on ressent tout près. On la suit en spectateur, découvrant ses nuances dans bien des fulgurances. 

C’est un long poème en prose. 

C’est poursuivre une silhouette dans la brume, dans le lointain, en retenir des bribes. 
De son temps. Des siens, jusqu’à avoir l’impression d’entendre sa voix. 
Deviner les paysages et la moulure des meubles. 
Convoquer en soi le monde qui forgea Virginia Woolf,
Lui donner la densité d’un souvenir intime. 
D’un album de famille oublié.

On porte en soi la mémoire de ces ancêtres. Plus le temps passe, plus on mesure la distance et le poids de tout ce dont on a hérité. C'est quelque part dans chacune de nos respirations. 

Souvent j’ai ressenti cela pour les auteurs que j’ai aimés. J’ai entendu leurs voix dans la mienne, leur ombre dans mes mots ou leur regard superposé au mien. On déborde de fantômes, de temps évaporés que l’on perpétue sans toujours le savoir. C’est sans doute ce qui donne au monde son supplément d’âme. S’apercevoir qu’on est de cette lignée d’humanité-là. Par l’univers des artistes qu’on aime, on est en relation permanente avec eux. De quelque époque qu’ils soient, vivants ou disparus, les soeurs Brontë, Rimbaud, Baudelaire ou Patti Smith. 

Leur flamme vit dans nos yeux. Il suffit de les invoquer. Quand on les aime vraiment, ils ne sont jamais très loin. L’art et le lien qu’on entretient avec témoigne de l’éternité de ce présent-là. Ce qui fait la grandeur, la noblesse et la beauté de l’être humain. Son lien avec cette forme de transcendance.

Le roman célèbre cela. Comme un poème. Comme tout ce que j’aime et qui fait, pour moi la vraie belle littérature. Ne pas être sage. Ne pas être scolaire. Donner à ressentir la passion plutôt que la décrire avec la rigueur scientifique et distanciée d'un vieux professeur d'université, l'objectivité d'un journaliste. Emmanuelle Favier abolit les genres littéraires, la déférence devant les figures trop sacrées. Elle choisit d’être inclassable. Elle choisit d’approcher son sujet par l’intuition. Vous enivre de sa passion pour Virginia. La rend vibrante et contagieuse. Vous emplit de ses images et de son temps à elle. Ravive la mémoire proustienne sous l’austérité des portraits officiels. Les icônes se libèrent d'une postérité révérencieuse qui les conjugue bien souvent dans un passé trop simple et trop lointain.

Avec ce roman, on aura échangé un regard avec la jeune Virginia, saisi un peu de sa présence et de sa sensibilité.

C’est une belle rencontre. 
Evidente, passionnante, énigmatique, poétique, ambitieuse et inattendue.

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