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La femme révélée de Gaëlle Nohant

Gaëlle Nohant a une place à part dans ma vie de lecteur, d’écrivain. Sans doute dans ma vie tout court. Je me souviens de notre complicité immédiate lors d’un petit déjeuner pendant le salon de Nancy il y a trois ans. Un long repas ensuite, où l’on avait fêté la signature de mon Albatros chez Stock et ses précieux conseils. Et la dernière fois qu’on s’est vus, il y a quelques semaines alors que ma vie était sur le point de changer, drastiquement. Je lui ai dit en souriant qu'elle était mon porte-bonheur. C'était juste avant la sortie de son nouveau roman. La Femme révélée chez Grasset. On a eu de longues conversations, précieuses et passionnantes qui allaient au fond des gens, des choses, de l’art. Cela a duré souvent des heures, des parenthèses merveilleuses de spontanéité, de profondeur, de confiance, de vérité et de sincérité. Gaelle fait partie de ces très rares écrivains qui ressemblent à leur oeuvre. Elle est en somme des gens que j’admire et que j’aime.

Alors quand son livre est arrivé, je me suis hâté de le lire. Mal. Vite. Avec la hantise et l'impatience de l'évoquer. Avec l’empressement détestable qui caractérise les chroniqueurs du présent, pressés d’avoir quelque chose à dire et à figurer le premier sur la photo. En vérité, je suis profondément lassé de cela. 

J’ai senti en moi la sourde dissonance de ce temps que je ne prenais plus alors que ce livre le méritait fort. Il fallait s’en imprégner, s’en enivrer, se transporter dans ce temps jadis que Gaëlle sait invoquer comme personne, par l’intériorité, par l’intime, par ce qui la rend humaine sans en faire un décor sans âme. Du reste, je ne veux plus inféoder la littérature aux impératifs et à la tyrannie de l'actualité. Je veux la sauvegarder en moi comme passion sincère. Laisser un texte agir quand il l’exige, lui laisser le loisir d'épouser les mouvements de mon âme et les émotions de ma vie. Lire ce n'est que cela. Sinon autant refermer tous les livres et se consacrer à autre chose. 

C'est dans de telles dispositions que j'ai repris celui-ci après l'avoir gâché dans une précipitation absurde. 



Eliza Donnelley a changé de nom et se fait appeler Violet Lee. Se cache dans le Paris du début des années 50. Le rolleiflex autour du cou. Pour saisir tout ce qui lui paraît beau , les instantanés de sublime autour d’elle, le regard furieux des prostituées qui se querellent avec les flics, la clochard endormi et sa pose, fascinante et pure, le bras replié sur le visage. Et puis la vie qui hésite à recommencer, tenaillée par le passé qui menace à chaque coin de rue, les remords que le hasard amène quand on s’y attend le moins. Cette vie aisée qu’elle a quittée, là-bas aux Etats-Unis quand elle était mariée et malheureuse. Quand elle découvrait en elle des motifs de révolte. Sa manière tangible de réagir à la ségrégation dont les noirs américains étaient alors victimes. Eliza a choisi l’exil et le masque d'une identité d'emprunt. Laissant derrière elle un fils. Avec dans ses bagages une inconsolable culpabilité et une terrifiante désillusion. Une peur aussi, de femme traquée.

Elle est évadée de sa vie. Découvre un Paris d’après-guerre par les quartiers mal fréquentés, dangereux pour les femmes seules. Elle découvre la lumière par ses photographies. Elle ressent la solidarité que développent entre elles les damnées de la terre. Elle, l’ancienne grande bourgeoise se lie d’amitié avec des femmes de mauvaise vie, va s’enivrer à Saint-Germain et tomber amoureuse d’un homme sur un air de Jazz. Je songe à ce Paris héroïque, celui de Greco ou de Boris Vian. Celui qu’on a tous rêvé, en guettant les vestiges du côté de Montparnasse. 

Lire un roman de Gaëlle Nohant, c’est voir ces fantômes tant aimés s’animer derrière les façades, c’est le temps de quelques chapitres voir leur souvenir vibrer et danser sous nos yeux. Gaëlle ne raconte pas seulement une histoire. Gaëlle n’écrit pas seulement un roman mais elle insuffle une vie extraordinaire à ses personnages, les invoque et les dépeint dans leur vérité criante. On s’attend à croiser Hemingway ou Fitzgerald, des américains à Paris qui en portèrent si haut la fascination. Son héroïne semble s’inscrire dans cette glorieuse confrérie. On connaît Eliza et on frissonne avec elle, comme on avait les yeux agrandis de terreur devant l’incendie de La Part des flammes, comme on se prenait de passion pour Robert Desnos, son légendaire dormeur éveillé tant aimé. 

Lire un livre de Gaelle Nohant, c’est s’enrichir d’une époque peuplée de souvenirs, et de chers disparus que l’on découvre soudain vivants dans le silence.

Car son héroïne est une page arrachée de l’Amérique. Ses tourments deviennent ceux de sa terre d’origine, empreinte de crime, de pègre, de cupidité, de racisme et d’inégalités. Toujours cette correspondance entre la grande histoire et ceux qui l’incarnent. On pourrait dire que Gaelle écrit des romans historiques, c’est ce que je pourrais dire moi-même sans trop réfléchir. Mais pour moi, elle est d’abord, à l’image de son héroïne, une bouleversante portraitiste d’états d’âme qui viennent entrer en résonnance ou en conflit avec la fureur du monde. Elle est une conteuse d’épopées intimes. Elle est une autrice qui dépeint l’époque et le contexte qu’elle se choisit d'abord par l’intériorité, par la sensibilité d'un personnage. Il me semble que la convention des reconstitutions historiques dicte souvent exactement l’inverse.

Ici, si on connaît l’histoire et les remous, les tourments d’une époque, c’est avant tout par la mémoire et le regard d’Eliza, par les réminiscences de ce passé qui l’empêche de vivre pleinement. Elle apparaît d’abord comme un mystère, une énigme et un brûlant secret. Elle ne se confie pas à ceux qui croisent sa route. On la sent traquée, on la sent brisée. Interrompue. Elle se réfugie dans ses photos comme dans une respiration et un sens à donner à sa vie. 

Cette dimension "photographique" est capitale dans le roman. Evidemment dans sa manière de saisir ce que les autres ne remarquent pas, la poésie de la banalité on songe à l’étrange Vivian Maier. Mais en vérité j’ai surtout pensé à Brassaï à sa manière d'immortaliser les secrets de la nuit et des ombres interlopes. 

Eliza, c’est cela, une nuit qui peu à peu se dissipe. C'est une émancipation. Un visage caché par la pénombre, fascinant, qui peu à peu dévoile toutes ses facettes, toute son histoire et tous ses continents, ceux qu’elle a fuis, ceux dans lesquels elle s’est réfugiée et ceux qu'elle découvre, en elle et autour d'elle. C'est une vie qui doucement décide de continuer son cours. C'est un contour qui se précise dans toute sa complexité et sa beauté. C'est un portrait qui apparaît doucement dans le bain et la lumière rouge et un peu magique d’une photo en noir et blanc qu’on développe.

C'est une femme révélée.

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