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Avant la longue flamme rouge de Guillaume Sire

Je ne savais rien du Cambodge. Rien des Khmers rouges. Quelques images d’actualités noyées dans le brouhaha de l’enfance. Des horreurs indistinctes dans un pays lointain. Ce livre rouge m’était parvenu il y a longtemps, avec son titre étrange, Avant la Longue flamme rouge de Guillaume Sire, paru chez Calmann Levy. Je l’ai perdu une première fois dans le chaos d’un déménagement. Il trônait sur une étagère comme un remords, comme un rendez-vous manqué, comme l’un de ces livres dont on envisage la lecture pour quand on aura le temps. De ces voyages qu’on se résigne à ne pas faire et dont on aura le regret jusqu’à nos derniers moments. J’avoue que je m’attendais presque à écrire un mot d’excuse, à Guillaume Sire, à son éditrice, Lisa Liautaud, et puis surtout à moi.



Un jour je me suis décidé à ouvrir le livre. L’horizon bruissait déjà des premières inquiétudes, des mots comme virus, quarantaine et confinement, étaient prononcés avec de plus en plus d’insistance. Le réel allait s'affoler et basculer dans cette atmosphère étrange qu’aucun d’entre nous ne pensait jamais connaître. J’ai toujours cru que les livres ont leur volonté propre et qu’ils attendent leur moment pour entrer dans votre vie et faire résonner l’univers. Je ne sais pas lire autrement qu’en suivant un pressentiment. Ce roman exigeait d’être lu à ce moment précis pour encaisser le réel. Et d'une certaine manière, le comprendre.

Dès les premières pages ce fut l’envoutement. C’était des bibliothèques entières qui s’animaient, des images, des imaginations. 

Ça commence comme un conte et un temps de l’innocence, à ces heures dont on saura plus tard qu’elles étaient le paradis quand on les aura perdues. A ces instants bénis où la mort n’existe pas. Où tout est protégé. A tout ce qu’une enfance doit être.

Saravouth a 11 ans et un monde intérieur intense. Il l’appelle "le royaume" et l’élabore sans cesse, en architecte de ses rêveries qu’il construit comme un univers parallèle et complexe, une sorte de Narnia. L’enrichissant des mythologies et des livres qui le nourrissent, des héros qui le peuplent. Sa mère est professeure de français et les abreuve d’histoires et d'ouvrages, sa petite sœur Dara et lui, la seule à vraiment partager son royaume. Il est l’image de l’enfant rêveur qu’on a tous été, toujours un pied dans l’extraordinaire, avant de devenir rationnels, résignés, captifs et sages. Pour lui, Ulysse et Peter Pan ont plus de réalité que n’importe quoi d’autre. 

Qu’il est beau, ce temps que l’on qualifie par paresse d’innocence alors qu’il est celui de l’émerveillement, de la découverte, ce temps d’avant les grandes défaites qui éteignent les premiers sourires. Ce premier temps d’éternité où le temps ne semble jamais manquer, où il n’est pas la peine de se coucher le soir puisque les songes nous accompagnent à chaque heure de veille. Puisque tout est magique et inviolé. A l’abri. 

Mais nous sommes au Cambodge au début des années 70. La famille de Saravouth est arrêtée sous un faux prétexte. Le pays se déchire et les humains sont livrés à eux-mêmes et à l’horreur absurde qui semble éclater partout. Le jeune garçon est laissé pour mort et séparé des siens. Le cauchemar est arrivé vite et le bonheur s’est éclipsé d’un coup sec. Comme lorsqu’une pièce maintenue dans la pénombre du petit matin est envahie par un éblouissement soudain et beaucoup trop vif. Comme lorsque la mort se rappelle à la conscience des vivants et qu’elle engloutit le présent. 

C’est précisément cela que le roman raconte. J’ai songé d’abord à L’Empire du soleil de Spielberg. A cette enfance bafouée par le fracas des hommes. Le petit doit apprendre à survivre alors que plus rien de ce qu’il connaissait n’a cours. J’ai songé à d’autres destins aussi, grandis trop vite, découvrant la barbarie et le cauchemar, l’horreur que peut déployer l’homme et les malédictions qu’il peut déchainer aveuglément, sans rime ni raison.

D’autres images s’imposèrent également au fil de l’odyssée de Saravouth, de son opiniatreté à retrouver une famille décimée, à s’accrocher à ce qui maintenait son univers ensemble. Lorsqu'il remonte un fleuve funeste et tout semble l’accabler, dans une horreur presque surréaliste, un cauchemar éveillé, presque une hallucination horrible. Nos émotions ressemblent alors à celles qu'on éprouvait devant Au cœur des ténèbres de Conrad, et Apocalypse now de Coppola. Quand il regagne la ville et se fait aux usages des gamins des rues, c’est à Oliver Twist qu’il me faisait penser. A ces oeuvres absolument fondatrices pour moi.

Il y a tout cela dans cet incroyable roman. Une vie de sensations et de réminiscences. On sent qu'il est particulier pour son auteur. Peut-être l'a t'il porté pendant un moment, je n'en sais rien. ça ne m'étonnerait pas. On sent chaque image murie pendant longtemps, pour trouver une implacable justesse en peu de mots. On frissonne et on est dans chaque pas du petit héros. Sans cesse jouet de la fortune et ne perdant pourtant jamais son espoir. Son royaume, même en ruines, devient le reflet de ce qu’il traverse. En vivant, et même en souffrant, jamais il ne cesse de créer.

C’est fascinant de résilience, de ces ressources insoupçonnées et merveilleuses, de la force que peut déployer un enfant. L’indomptable, l’invincible enfance que même les orages de l’histoire ne sauraient vaincre. Cette pulsion rêveuse et artistique fondamentale. Guillaume Sire a bâti une épopée autour de cette étincelle d’imagination et de création, qui à certains moments, demeure notre seule raison de survivre et de se battre (à l'image de Jorge Semprun se récitant des poèmes dans les camps de concentration). Il nous incombe de la préserver en nous comme un irrépressible espoir. Cette flamme première, cet origine des mythes. Ce réalisme magique.

Ce récit est celui d’un être qui sait garder sa mythologie intime vivante, et puise dans chaque souffle la force du suivant, dans chaque imagination, le courage de se tirer de tous les sables mouvants.

Il me reste l’image de cet enfant. L’image de son combat. L’image de son « royaume ». Ce trésor caché en chacun de nous qu’aucune circonstance, fut-elle dramatique, ne saurait jamais troubler. Cette inébranlable volonté d’être soi, envers et contre tout, même lorsque tout conspire à nous anéantir.

Non, je ne savais rien du Cambodge. Mais Saravouth a été forgé aux mêmes sources et aux mêmes images que moi, formé par tout ce qui est fondamental et merveilleux à mes yeux. Par les rêves qui nous maintiennent en vie et par cette même propension à voir le monde avec le même regard, celui de Lewis Carroll ou de Marcel Proust. Celui de l’enfance sans doute, mais pas seulement. 

Cette incroyable chance, même aux temps où doucement, on sent que le monde bascule, de pouvoir se réfugier dans les livres et les rêves qui nous ont toujours murmuré qui nous sommes. Ce 'royaume" pour lequel on endurera tout, et qui parfois nous donnera une raison d'espérer, et la force de continuer à vivre.

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