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Sankhara de Frédérique Deghelt

Une tocade.

Il m'arrive d'en avoir. De Frédérique Deghelt, j'avais lu Être beau, et son regard unique sur le handicap (pour accompagner les merveilleuses photos de Astrid Di Crollalanza). Et ce recueil de textes et de photos merveilleux, d'un érotisme élégant et poétique, Mon coeur est un murmure de toi qui danse. J'aimais son regard et j'aimais son style. Quand elle m'a proposé de me faire parvenir son dernier roman, Sankhara, qui vient de paraitre chez Actes sud, j'ai accepté tout de suite. Parce qu'il y a de la sensualité et de l'intelligence, de la profondeur dans sa plume, et que je l'ai aimé tout de suite, ce regard qu'elle posait sur le monde et sur les êtres, pour en célébrer la complexité et la singulière grâce.



L'écriture de Frédérique est toujours incarnée. C'est une littérature du corps. C'était le cas dans la Vie d'une autre, dans un registre qui flirtait avec le fantastique, l'exultation musicale de Libertango. Même dans les tourments d'un couple en crise, c'est d'abord cet enracinement charnel qu'elle évoque. Ici on vivra les personnages de l'intérieur, on les incarnera.

Hélène part pendant dix jours pour une retraite méditative. Sans prévenir son époux, Sébastien, qui croit d'abord qu'elle le trompe. Il est contraint de découvrir sa femme sous un nouveau jour, dans tout ce qu'il ne sait pas d'elle, d'accomplir les actions quotidiennes pour s'occuper de leurs jumeaux, de nourrir des doutes et des angoisses. Et si elle ne revenait pas? Il est journaliste à l'AFP, est habitué aux fracas du monde et aux infos qui nous assaillent. Elle se réfugie dans un silence qui est plein de vacarmes immenses, de rires contenus, de tout ce qui s'y libère, de tout ce qui s'y découvre. De ces conditionnements et ces manières de réagir, ces noeuds d'émotions dans l'existence (c'est le vrai sens du mot "Sankhara"). L'action se passe du 5 au 16 septembre 2001, quand l'occident redécouvrit le chaos.

Aux premières pages, je suis saisi par sa justesse. Et je m'arrête. Au soir, il y a une rencontre à la librairie de ma chère Léa. J'y vais. j'échange quelques mots avec elle, ce n'est pas assez. Quelques jours plus tard, je lui propose un entretien, un portrait, une chronique, une rencontre. Je ne sais pas trop quoi. Elle accepte. C'était mercredi dernier.

Frédérique revient alors de la lumière du sud de la France, une cabane dans la sainte victoire de Cézanne où elle a écrit. Je parle de son livre. Ma crainte d'abord des deux voix alternées, un procédé que j'ai vu ailleurs et qui fonctionne rarement, comme si c'était une conversation saccadée, qui s'interromprait sans cesse quand elle devenait intéressante pour partir sur autre chose. Ce n'est pas le cas ici, il y a une continuité dans la fuite d'Hélène et dans la jalousie de Sébastien, son inquiétude et son désespoir, tandis qu'elle redécouvre une forme de sérénité et d'acceptation de ses douleurs, de ses désarroi, à travers la méditation Vipassana.

Elle est d'abord rétive à ce truc à la mode. Se concentrer sur sa respiration et revenir sans cesse à son nez, a d'abord quelque chose d'absurde. Mais passée cette irritation, il y a quelque chose de poétique à se réapproprier son corps, à en visualiser les flux, les courants, les tempêtes. A peu à peu revenir des digressions incessantes qui nous éloignent de sa réalité, de ses sensations, des messages qu'il ne cesse de nous envoyer. "N'oublie pas que tu es vivant" semble-t-il nous murmurer à chaque souffle et dans chaque silence, message que nous sommes trop occupés pour discerner encore. Le temps file et les amours s'usent presque sans qu'on s'en aperçoive. A force d'avoir le nez sur toutes les infos qui nous parviennent des quatre coins du monde, nos contours sont devenus indistincts, notre respiration indifférente, recouverte par le bruit des climatisations qui maintiennent nos illusions, nos névroses et nos chimères à température constante. En voulant être informés de tout c'est nous qu'on a fini par oublier.

Cet oubli, cet égarement, cet empêchement, cette douleur qui a fini par perdre son nom, c'est Sébastien qui l'incarne. Alors qu'Hélène s'apaise et s'aligne, lui semble d'abord s'égarer. Dans ce quotidien dont le départ de sa femme lui apporte la conscience douloureuse, une charge mentale qu'il n'avait pas prévue. La jalousie qui le dévore lorsqu'il découvre des écrits d'elle qu'il n'était pas censé parcourir. Cette inconnue qui prend pour lui des dimensions mythologiques, dans le miroir déformant de l'absence. Le monde qui s'affole et bascule doucement  à la mort de Massoud. Dans ces moments où l'intimité va confondre ses chagrins avec un cri d'horreur immense qui s'élèvera du monde entier. Quand chacun se redécouvrira mortel. Quand il sera urgent de vivre et de se délester du superflu. Ces noeuds de l'histoire là, quand les grands évènements vous poussent à reconsidérer votre rapport à l'existence.

On vit dans cette urgence. On vit dans cette contradiction. Finalement ce roman pourrait être aussi symbolique. Dans ce moment de séparation entre Hélène et Sébastien, on sent qu'ils sont deux voix qui s'affrontent en nous et qu'il est urgent de réconcilier. Car il est vrai que cette période a marqué le début d'une nouvelle ère existentielle, une surinformation et une hyperconnexion qui, au final, nous égare, nous éloigne de nous-même et nous isole. Nous désarçonne et nous éparpille façon puzzle. Et ils sont là, dans les mots de Fredérique, ces héros atomisés que nous sommes tous. Ceux qui aimeraient répondre encore qu'ils n'en savent rien, qu'ils sont perdus, qu'ils voudraient ne pas être mêlés à ce monde qui tourne de plus en plus vite, pour enfin avouer qu'ils n'y comprennent plus rien et qu'ils rêvent de silence, juste pour se souvenir qu'ils ont encore un corps, encore une histoire rien qu'à eux et encore quelques battements de coeur à éprouver. Encore des amours à sauver au milieu du chaos. Encore des enfants à élever et à émerveiller. Encore un corps à éprouver. Pleins de frissons et de contorsions, de souvenirs qui lui font mal, de joies qui l'illuminent et de blessures qui s'ouvrent au hasard d'un mot. On voudrait s'appartenir encore un peu.

Comment fait-on pour exister encore? Pour éprouver encore, pour avoir un espace à soi? Je suppose que c'est cela qui m'a bouleversé. Je ne sais pas si j'ai pu le dire à Frédérique ce jour-là. On a parlé longtemps. Je me souviens de son grand regard planté dans le mien. Des mots qu'elle mettait sur son écriture, de sa volonté de réalisme, de sa volonté de bouleverser les genres et d'être un peu inclassable, de sa manière de parler de la méditation. De sa manière de s'intéresser au monde et de rediriger la conversation vers moi quand je ne voulais que parler de ce roman. De sa façon tendre et lucide de raconter les humains, de cacher sa vérité dans la fiction.

Je ne lui ai pas dit non plus quel voyage intime Sankhara a été, quelle réflexion  et quel écho j'y ai trouvé. Comme il était puissant, de sagesse, de vérité et de justesse. J'avais demandé ce rendez-vous pour lui dire tout ça, ma semaine transcendée par ce livre. Ce livre que je n'attendais pas et dont je craignais un peu qu'il ne soit qu'une histoire de couple en crise comme on en a tant vu. Il est bien davantage. Il dit l'état du monde en même temps que celui de nos intimités.

Bien plus qu'une tocade.


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