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Un déjeuner avec Marie Eugène, éditrice chez Harper Collins

C’était une journée indécise qui hésitait entre des nuages apocalyptiques et des promesses de lumière. Une fin de rhume s’agaçait encore au fond de la gorge, et les passants jetaient sur moi des regards de reproches à la moindre toux. J’allais retrouver Marie Eugène. J’avais passé près de deux mois sans trop sortir, un peu à l’écart de l’actualité littéraire. J’avais envie de portrait, envie de dire les gens que j’aime. Marie est une amie, que je vois régulièrement et avec qui on a souvent déjeuné, parlé littérature mais légèrement. Comme en passant. J’avais tout manqué de la rentrée d’Harper Collins dont elle vient de lancer le domaine de la fiction française et dans une collection baptisée « Traversée ». J’avais lu les deux livres dont elle est l’éditrice. Je les ai aimés tous deux. Il fallait qu’on en parle.



Elle arrive. Très vite nous parlons des terres littéraires dont nous venons. Les terres américaines, la nécessité du récit, du décor, de l’ambiance, de sa manière de ne pas seulement privilégier le style mais aussi ce cadre, cette ambiance qui installe le lecteur dans un roman. Qui l’y ramène sans cesse, irrésistiblement. 

C’est le cas de Préférer l’hiver de Aurélie Jeannin, un premier roman impressionnant qu’elle a choisi pour lancer sa collection. Deux femmes, une mère et sa fille vivent dans une cabane, au milieu d’une foret au plus proche de la nature, à une distance prudente de la civilisation. D’elles, on ne sait d’abord rien. Mais on est plongé dans cette atmosphère singulière et diablement intimiste, qui entraine son lecteur vers des tourments inattendus et profonds, au fur et à mesure que les secrets s’articulent et que le passé ressurgit. Cette jeune autrice, Marie l’a repérée sur librinova et est tombée immédiatement amoureuse de ce texte qui recouvrait des thèmes qui lui sont chers et qu’on retrouve souvent dans les livres qu’elle choisit de soutenir. La thématique du secret et du passé enfoui, soudain révélé, ce mystère des êtres, leur part de douleur et d’ombre que la littérature seule, sans doute, permet d’approcher avec une telle puissance.



On parle d’Amérique. Car les deux romans proposés par « Traversée » y font songer d’abord Dans ce verbe brut et ce style direct, sec et sans fioritures, celui d’Hemingway ou de Cormac McCarthy. Celui de l’enfance et celui de l’ailleurs. Dans l’errance des lectures qui s’agglutinent, sous son regard d’éditrice en quête d’une perle rare, c’est avant tout cet emportement des débuts de l’enfance qu’elle cherche, ces histoires qui vous emportent comme des tempêtes et qui vous changent un peu, qui ont vrillé le réel et mis des allusions littéraires dans tous les paysages. Cet imaginaire-là, qui fait oublier le temps, qui oblitère tout, qui prend toute la place. Cette magie des grands espaces qui s’oublie parfois en France où la littérature se trouve confinée par habitude dans des intimités bourgeoises et urbaines.

Dès que Marie parle de littérature, on sent cette volonté de désenclavement et d’ouverture, de labourer le terrain comme elle l’a fait pour lancer cette collection du grand éditeur américain qui grâce à elle lançait son domaine français. Elle partait de cette page blanche et allait écrire une nouvelle histoire. Depuis que je la connais, c’est quelqu’un qui n’oublie jamais qu’un livre s’adresse d’abord à un lecteur, et même à quelqu’un qui ne lit jamais. Comment faire alors pour faire naitre le désir dans le regard de quelqu’un qui n’a jamais éprouvé cette nécessité et cette ivresse-là ? 

Marie est insatiable comme une découvreuse. Ne se ferme aucune porte et aucune terre inconnue. Elle ne vient pas du sérail. Elle était comme moi la gamine timide et solitaire qui se choisissait des compagnons dans les livres, qui a appris l’existence de cette manière. Elle lit comme on se lie. Et je me dis que la littérature, ce n’est que cela, ce lien entre des gens qu’on aurait jamais rencontrés autrement. Ceux dont on avait besoin, ceux qui nous ressemblent tant. Et font naitre une soif inextinguible de nouveaux mots à découvrir.

Je lui dis en souriant que bien-souvent l’éditeur n’est vu -quand il est vu- par le grand public que comme le physionomiste et le videur qui refuse l’entrée à ceux qui veulent pénétrer dans une boite de nuit convoitée. Celui qui va chercher des poux à l’auteur et l’empêcher de mener sa vision et son génie romantique comme il l’entend. 

J’en ai une expérience exactement opposée. On devine une volonté esthétique, dans les chemins de David Meulemans, de Caroline Laurent ou de Lisa Liautaud. On sent se dessiner une sensibilité dans les choix. Une affinité même entre un lecteur et les choix d’un éditeur. Chez Marie, qui commença chez Stock, continua chez Fleuve (publiant les romans de ma si chère Marie Charrel), endossant cette nouvelle mission, on sent cette volonté de se défier de tout snobisme. D’aimer les manuscrits, peu importe d’où ils viennent, si l’auteur est un inconnu complet. Même s’il a un univers extrêmement atypique (je songe à Denis Faïck). 

En fait, pendant longtemps, je n’ai pas su situer Marie. En France, on aime les étiquettes et je ne fais pas exception. C’est facile, surtout quand on écrit une chronique. On peut se raccrocher à des automatismes et ça évite de penser. Elle a commencé avec le légendaire Jean-Marc Roberts chez Stock dont elle parle encore avec une grande émotion et une grande tendresse. Elle m’a souvent parlé de l’amour qu’il avait pour ses auteurs. Au point que chacun pouvait prétendre avoir une relation unique avec lui sans mentir. Au point que tous pouvaient se considérer comme son « auteur préféré », ainsi que le montrait une caricature de Jean-Louis Fournier à sa mort où une cohue d’écrivains se disputait ce titre.



Le cœur du métier d’éditeur c’est cela : discerner le potentiel d’un auteur, se prendre de passion pour un texte. Voir en lui ce qu’il pourrait devenir, l’accoucher, pour qu’un désir d’écriture intime devienne celui des autres, qu’il devienne absolument contagieux. Dans le regard et les mots de Marie, je retrouve ce que j’ai vécu avec Caroline Laurent. Elle me raconte cette complicité exceptionnelle et précieuse. Trouver comment échanger avec un écrivain, trouver les mots pour l’encourager, pour le transcender, pour lui insuffler une confiance en son travail. Elle ne veut pas s’imposer dans son processus, écrit dans les marges des manuscrits au crayon à papier (pudeur touchante). Elle demeure disponible pour dissiper ses doutes, pour le débloquer, pour œuvrer  à tout ce qu’il faut faire pour que la mécanique du roman fonctionne. A chaque auteur, la manière de communiquer est à réinventer, trouver ce qui ne contrariera pas son écriture. Je songe à ces dresseurs qui savent murmurer aux oreilles de chevaux effarouchés.

Crédit photo: Melania Avanzato
J’acquiesce, j’ai connu cela. C’est reconquérir une certaine justesse dans la manière d’aborder son écriture, réapprendre la distance. Quand on écrit, on en est dépourvu. L’éditeur enrichit d’un regard, dirige discrètement à la manière d’un metteur en scène. Il permet de redécouvrir son texte avec des yeux neufs, de l’emmener dans des directions qu’on n'osait pas forcément. Il fournit le réconfort de n’être pas seul à gravir son Everest. Il vous assure, il vous rassure (surtout lorsqu’il s’agit d’un premier ouvrage). C’est intense et fébrile, l’écriture d’un livre, car on n'est jamais sûr de la mener à bien. L’éditeur est celui qui encourage. Celui qui finit par connaître la partition aussi bien que vous. C’est singulier. Cette dimension me fascine car au fond, c’est épouser les mots d’un autre comme une sorte de Zelig, arriver à épouser un autre regard et intégrer sa perception du monde. La lui rappeler à l’occasion, pour qu’il ne perde pas le fil. 

Car il s’agit de cela. Et ce n’est pas si éloigné d’une lecture totalement investie. Se découvrir dans les mots des autres, épouser et endosser leurs passions, saisir leur musique, les accompagner le plus loin possible. Les voir passer des caps et des paliers. Les voir grandir. Un écrivain navigue à vue, l’éditeur est sa boussole, celui qui ne cesse de lui murmurer que promis, il arrivera quelque part. C’est le cartographe du texte quand l’auteur s’y égare. C’est lui qui a les mains dans le cambouis. Qui aura la rude tâche de suggérer la suppression d’un chapitre ou bien d’un personnage, de pointer les répétitions, les incohérences et les tics. Qui aura la force de refuser de publier un texte même de quelqu’un qu’on aime. Garder les pieds sur terre. Car enfin, il faut que les gens le lisent, ce maudit livre. Une évidence qu’on oublie parfois quand on écrit.

Il y a là de la tendresse. Il y a là de la passion et un dévouement assez touchants.



La veille de ce déjeuner, j’ai lu d’un trait la Science de l’esquive de Nicolas Maleski. Le second roman paru en janvier sous sa houlette chez Harper Collins. Et j’ai été emporté par cette histoire comme par un film des Frère Coen (Blood simple ou No Country for old men). Là encore je n’ai pas d’abord su dire ou exactement il se passait, en France ou au cœur du Montana ? La langue claquait comme un vent sec avec une ironie bienvenue. On approchait de nouveau un héros en cavale sans rien savoir de lui et de son passé. On le découvrait. On se faisait à son monde et à son passé. Ça vous agrippait. Ça vous intriguait comme un polar ou un film noir un peu barré. C’était ce que vous avez toujours aimé. C’était bizarre et un peu dingue, mais c’était envoutant, un peu comme la première fois qu’on s’aventure à Twin Peaks

Souvent il y a ces influences de cinéma, de séries dans ce que Marie défend. Cette manière de ne pas abstraire la littérature du monde, de la rendre discrètement engagée dans ce sens. Mais toujours sans asséner de thèses et en demeurant dans l’élégance et la pudeur d’une narration.

Au cours de cette conversation, j’ai véritablement regardé mon amie comme on ne se regarde jamais. Comme on ne prend jamais vraiment le temps de vraiment s’écouter. J’ai vu la gamine qu’elle a été, toujours là au bord de son regard et de son sourire, cette passion absolue des mots, ce terrain qu’elle laboure avec enthousiasme. Cette passion pour ce qu’elle fait, cette bienveillance pour ceux qu’elle choisit de défendre, cette ouverture totale sur tous les aspects de la culture. Cette envie intacte, qu’elle préserve farouchement, en trouvant le temps de lire des livres en dehors de son travail, ceux de Jean Echenoz et d’Emmanuelle Bayamack-Tam par exemple.

Au soir, je lui dis que cette conversation m’a fait du bien. Qu’elle a ranimé ma flamme. Je  n’ai pas osé l'enregistrer. J’ai peur d’en avoir oublié des bribes, de ces moments où elle s’illuminait dans la conversation en évoquant un livre. C’est cela, elle irradiait de la littérature qu’elle aimait. 

Ça a été un moment magnifique.

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